Une pure merveille cette machine. Elle avait un écran large, des touches inusables, un port série et infrarouge pour communiquer, et pour la version SX, deux ports pour mettre des cartes mémoires. Elle n'était pas encombrante, du coup, elle ne me quittait quasiment jamais. Je pouvais coder n'importe où. Chez moi, dans le bus, au lycée. Je me rappelle de mon prof de math en terminal, qui me faisait remarquer en classe, au début de l'année, qu'il serait bon de suivre les cours, plutôt que de coder à longueur de temps. Mais il avait fini par m'ignorer, me laissant tapoter sur ma machine, sous son nez, au premier rang. J'ai tout de même été puni : j'ai raté mon bac cette année là (1992).

Mais cela ne m'a pas calmé, loin de là, parce que cette même année, j'ai découvert les capacités insoupçonnées de cette machine. J'utilisais jusqu'alors le langage de haut niveau intégré au système de cette machine, le RPL, On arrivait à faire pas mal de trucs, mais ce n'était tout de même pas très performant. Ça commençait d'ailleurs limite à me lasser. Mais le destin, dans sa grande bonté, ne m'a pas laissé dans ce marasme geekesque...

Comme tout bachelier en préparation, j'allais passer quelques concours pour tenter de rentrer dans des écoles supérieures. Avec la HP48 bien sûr. Et voilà qu'à la sortie d'une des épreuves, un petit groupe d'étudiant se forme, tous avec une HP48 à la main. Ah ? Tient ? des HP ! Mais que font-il ? Ah tient, ils s'échangent des programmes. Faites voir les gars ! Et là le choc. Tellement un choc d'ailleurs que je m'en souviens encore, 20 ans après. L'un d'eux me montre un clone de Pacman.Oui oui, le petit jeux des années 80. Ça vous fait rire hein ? Mais attention, ce n'était pas un truc laid et lent fait en RPL. Non non. C'était un jeu bien fluide, super jouable. C'était comme sur une Game Boy, la console portable phare de l'époque. Mais comment était-ce possible ? "C'est programmé en assembleur" m'a t-on répondu.

Et voilà comment j'ai basculé dans la programmation très bas niveau. Je me suis renseigné, je me suis procuré plein de nouveaux programmes que j'ai récupéré au fil du temps, dont le seul outil de l'époque pour faire de l'assembleur, ASMFlash (j'ai fini par faire le mien, J-Asm). J'ai acheté les bouquins "voyage au centre de la hp48", détaillant tout le fonctionnement des processeurs Saturn des HP, les instructions assembleurs, allant même jusqu'à indiquer le nombre de cycle d'horloge que prenait chaque instruction. Et pour faire des prouesses en termes de performances, je n'hésitais pas à calculer le nombre de cycle d'horloge que me prenait telle ou telle partie du programme. Un peu cinglé quoi :-).

Mais je n'étais pas le seul cinglé. J'avais eu l'occasion de retrouver d'autres passionnés à des "HP parties", organisées dans des écoles informatiques, ou même carrément dans les locaux de Hewlett Packard sur Paris. HP en a ainsi organisé quelques unes - avec des concours de programmation, dont un où j'avais terminé 2ième \o/ -, très intéressés qu'ils étaient par ce que cette petite communauté de développeurs pouvait faire avec cette calculatrice. Intéressés à un point qu'ils finiront par embaucher quelques un d'entre eux, Cyrille de Brebisson et Jean-Yves Avenard, qui étaient les créateurs du "Meta Kernel", un firmware alternatif pour la HP48, bien plus véloce que l'original. Ils participeront ainsi au développement du système de la HP49 (qui reposera une bonne partie sur le meta kernel si je ne me trompe pas).

Bref, on pouvait aller très loin avec cette machine, sans avoir à la modifier physiquement. C'était une machine très ouverte. Un vrai bonheur pour les geeks, je vous dis.

Cependant, je n'aurais pas vécu tout ça, et je n'aurais pas eu le loisir de faire tout ces développements sur cette HP48 et ces rencontres avec d'autres passionnés à ces HP parties, si il n'y avait pas eu un autre élément de taille dans cette aventure (en tout cas en ce qui me concerne) : les échanges virtuels, via entre autre RTC-ONE.

RTC-ONE, ce n'était pas un site web. Je n'avais pas internet à l'époque. Et de toute façon, en 1992-93, le grand public (dont moi), ne connaissait pas internet, il n'y avait pas de fournisseur d’accès pour les particuliers. Pas à ma connaissance en tout cas. Rappelez vous, le web n'est né qu'en 1993[1], et donc Internet n'avait encore que peu d'atout pour le grand public, même si on pouvait déjà faire plein de chose (le mail entre autre). Bref, RTC-ONE, ce n'était pas un site web, mais un site... Minitel. Un serveur quoi. Pas un serveur payant par le 3615 ou autre 36 machin. Non, un serveur privé, comme il y en avait d'autres, mise en œuvre par un particulier. Il suffisait de connaître le numéro de téléphone, d'appeler, et de taper la touche "connexion/fin" du minitel. De l'autre coté, un serveur s'occupait d'envoyer les pages demandées via un bon vieux modem à 1200 bauds.

RTC-ONE avait été monté par Franck Denis[2]. C'était un simple PC, sur lequel étaient branchés 5 modems, eux même connectés à 5 lignes téléphoniques. Ce PC faisait tourner un logiciel maison pour gérer les connexions, envoyer les pages etc... Bref, un peu comme le web, sauf que c'était de l'affichage vidéotex (en noir et blanc pour moi), que ça se chargeait très lentement[3] et qu'il ne pouvait y avoir que 5 personnes connectées simultanément. Mais c'était presque Byzance à coté d'autres RTC privés qui ne comportaient bien souvent... qu'une voie !

RTC-ONE permettait de télécharger des programmes, en particulier pour HP48, mais proposait aussi des news et des salons de discussions, pas pour parler avec Ulla, mais pour discuter entre développeurs. Comme sur IRC quoi.

Ça a été donc ma première expérience de discussions virtuelles avec d'autres personnes qui habitaient à des kilomètres de chez moi, et surtout avec des personnes qui partageaient le même centre d'intérêt. Et pour mes parents, c'était leurs premières factures de téléphone à 1200 francs par mois. J'ai dû leur expliquer la première fois que non, ce n’était pas une erreur de France Telecom, mais que c'était à cause de mes échanges télématiques. Ils ont finit par me faire comprendre que c'était un peu abusé, en fermant à clé - quand ils y pensaient - le bureau de mon père dans lequel se trouvait le précieux Minitel.

20 ans après, France Telecom a (enfin) débranché le Minitel. Adieu Minitel. Sans regret, mais avec tout de même un brin de nostalgie :-) En ce qui me concerne, ça fait des années que je l'ai débranché. En 1994, je découvrais Internet à l'université, et en 1997, j'avais ma première connexion à la maison, avec le fournisseur d’accès Havas On Line (j'ai encore le dossier d'inscription !), ce qui me fit complètement abandonner le Minitel. J'ai par contre délaissé la programmation HP48 plus tard, à la fin de mes études. Certains de mes programmes traînent encore sur le web, que j'avais publié sous le pseudonyme "Jylog". Un jour, il faudrait que je prenne le temps de libérer les sources...

Notes

[1] le web est né réellement qu'en 1991, date de la naissance du premier navigateur web, WorldWideWeb, mais on peut considérer que, pour le commun des mortels, le web n'est utilisable qu'à partir de 1993, date de la sortie du premier navigateur grand public, Mosaic

[2] l'auteur entre autre de pureFtpd, certainement le meilleur serveur FTP existant :-)

[3] 1200 bauds soit environ 150 caractères par secondes